Acte III

Scène I.

[Un hallier.] [Fanfares de cornets sur plusieurs points. Rumeurs et cris comme ceux de la foule à la fête de Mai.]
[Entre ARCITE.]
ARCITE.

— Le duc a perdu Hippolyte ; chacun a pris — un chemin différent. C’est aujourd’hui la célébration solennelle — qu’on doit à Mai fleuri, et les Athéniens s’en acquittent — par la plus cordiale cérémonie… Oh ! ma reine Émilie, — plus fraîche que Mai, plus suave — que tous les boutons d’or des branches, que toutes — les verroteries émaillées de la prairie et du jardin !… Oui, — tu peux défier la rive même de la nymphe — qui fait que le ruisseau semble tout en fleurs ; ô toi, joyau — des bois, joyau de l’univers, partout tu fais un lieu béni — par la seule présence… Puissé-je, — pauvre homme que je suis, intervenir bientôt dans sa rêverie, — et couper court à de froides pensées !… Chance trois fois heureuse — de tomber sur une telle maîtresse ! Espérance, — tu en es bien innocente ! Dis-moi, ô dame Fortune, — toi, ma souveraine après Émilie, jusqu’à quel point — je puis être fier… Elle a pour moi de grands égards, — elle m’a placé près d’elle ; et, dans cette belle matinée, — la plus printanière de toute l’année, elle m’a fait présent — d’une paire de chevaux ; deux coursiers pareils seraient dignes — d’être montés par deux rois sur un champ de bataille — où se décideraient leurs titres à la couronne… Hélas ! hélas ! — pauvre cousin Palémon, pauvre prisonnier ! tu — songes si peu à mon bonheur que — tu te crois le plus fortuné des êtres de te trouver — si près d’Émilie ; tu me supposes à Thèbes, — et là misérable, quoique libre ; mais si — tu savais que ma maîtresse n’effleure de son souffle, et — que j’entends son langage, que je vis sous ses yeux, oh ! petit cousin, — quelle colère te saisirait ! [PALÉMON, sortant d’un buisson, paraît chargé de chaînes, et montre le poing à ARCITE.]

PALÉMON.

Perfide parent ! — Tu t’apercevrais de ma colère, si ces insignes — de la prison m’étaient enlevés, et si cette main — tenait seulement une épée. Par tous les serments en un seul, — devant la justice de mon amour, je te ferais — confesser ta trahison. Ô toi, l’être le plus perfide — qui ait jamais porté un noble visage ! le plus dénué d’honneur — qui ait jamais eu de nobles dehors ! le cousin le plus faux — dont jamais le sang ait fait un allié ! tu dis qu’elle est à toi ! — Je prouverai sous mes chaînes, avec ces mains — désarmées, que tu mens, et que tu es — un vrai larron d’amour, un seigneur de paille, — indigne du nom même de vilain ! Si j’avais une épée, — et que ces entraves me fussent ôtées…

ARCITE.

Cher cousin Palémon !

PALÉMON.

— Fourbe cousin Arcite, parle-moi un langage — qui soit d’accord avec tes actes.

ARCITE.

Ne trouvant pas — dans le fond de mon cœur de jargon assez grossier — pour me conformer à votre vocabulaire, je m’astreins — à la dignité de cette réponse : C’est votre colère — qui s’abuse ainsi ; étant votre ennemie, — elle ne peut m’être bonne. Je chéris — l’honneur et l’honnêteté, et je m’appuie sur eux, quoique — vous les supprimiez en moi, et d’accord avec eux, beau cousin, — je maintiendrai ma conduite. Veuillez, je vous prie, — exprimer vos griefs en termes généreux, puisque — vous avez affaire à un égal qui prétend — se frayer son chemin avec la résolution et l’épée — d’un vrai gentilhomme.

PALÉMON.

Tu aurais cette audace, Arcite !

ARCITE.

— Mon petit cousin, mon petit cousin, vous avez appris à connaître — combien je sais oser ; vous m’avez vu user de mon épée — contre l’avis de la frayeur. Assurément — vous n’entendriez pas un autre mettre mon courage en doute sans que votre silence — éclatât, fût-ce dans le sanctuaire.

PALÉMON.

Monsieur, — je vous ai vu agir en plus d’un endroit de manière — à prouver pleinement votre courage ; on vous appelait — un bon chevalier et un brave. Mais toute la semaine n’est pas belle, — s’il pleut un jour. Les hommes perdent — leur vaillant caractère, quand ils inclinent à la trahison ; — et alors ils combattent comme des ours forcés à la lutte qui fuiraient bien — s’ils n’étaient pas attachés.

ARCITE.

Parent, vous pourriez aussi bien — dire cela et le débiter à votre miroir — qu’à l’oreille d’un homme qui désormais vous dédaigne.

PALÉMON.

Viens donc à moi ! — Délivre-moi de ces froides entraves, donne-moi une épée, — fût-elle rouillée, et fais-moi — la charité de quelque aliment ; présente-toi alors devant moi, — une bonne épée à la main, et dis seulement — qu’Émilie t’appartient, je te pardonnerai — le mal que tu m’auras fait, ma mort même, — si alors tu triomphes ; et si, dans les ombres, les braves âmes — de ceux qui sont morts virilement me demandent — des nouvelles de la terre, ils obtiendront de moi cette seule réponse, — que tu es brave et noble.

ARCITE.

Soyez donc satisfait ; — retournez à votre épineuse demeure. — À la faveur de la nuit, j’y viendrai — avec des aliments réparateurs ; ces chaînes, — je les limerai ; vous aurez des vêtements, et — des parfums pour détruire cette odeur de prison ; après, — quand vous voudrez vous mettre en garde, dites seulement : « Arcite, — je suis prêt ! » vous aurez à votre choix — une épée et une armure.

PALÉMON.

Ô ciel ! un être aussi noble — ose-t-il soutenir une cause aussi criminelle ! Il n’y a — que l’unique Arcite ; il n’y a qu’Arcite — pour avoir tant de hardiesse en une telle affaire.

ARCITE.

[ouvrant les bras à PALÉMON.] Bien-aimé Palémon…

PALÉMON.

— Je vous embrasse, vous et votre offre ; c’est pour votre offre seulement que je le fais, monsieur ; quant à votre personne, — je ne puis, sans hypocrisie, lui souhaiter — rien de plus que l’entaille de mon épée. [Fanfare de cors.]

ARCITE.

Vous entendez les cors ; — rentrez dans votre solitude, de peur que notre convention — ne soit entravée avant l’exécution. Donnez-moi votre main ; adieu ! — Je vous apporterai tout ce qui sera nécessaire ; je vous en prie, — du courage et de la force !

PALÉMON.

De grâce, tenez votre promesse, — et agissez le sourcil froncé ! Il est bien certain — que vous ne m’aimez pas ; soyez rude avec moi, et — débarrassez votre langage de cette huile. Par l’air que je respire, — je pourrais pour chaque parole rendre un soufflet. Mon ressentiment — ne se laisserait pas calmer par la raison.

ARCITE.

C’est parler franchement ! — mais n’exigez pas de moi un dur langage : quand j’éperonne — mon cheval, je ne le gronde pas ; la sérénité et la colère — n’ont chez moi qu’un visage.

[Sons du cor.] Écoutez, monsieur ! on appelle — au banquet les convives épars ; vous devez supposer — que j’ai là un office.

PALÉMON.

Monsieur, votre présence là-bas — ne peut plaire au ciel ; et je sais que votre emploi — n’a été obtenu qu’injustement.

ARCITE.

J’y ai de bons titres, — j’en suis persuadé ; mais à cette douloureuse question qui nous divise, — il n’y a d’autre remède qu’une saignée. Je demande instamment — que vous léguiez ce plaidoyer à votre épée, — et que vous n’en parliez plus.

PALÉMON.

Rien qu’un mot : — vous allez de ce pas contempler ma maîtresse ; — car, remarquez-le bien, elle est à moi.

ARCITE.

Allons donc !

PALÉMON.

Allons, je vous en prie, — vous parlez de me nourrir pour me donner de la force, — et vous allez maintenant voir un soleil — qui fortifie tout ce qu’il voit ; vous avez là — un avantage sur moi ; mais jouissez-en — jusqu’à ce que je puisse imposer mon remède. Adieu ! [Ils se séparent.]